Pourquoi le procès Colonna tourmente la justice ?

Publié le par Pruine

Yvan Colonna comparait de nouveau pour l’assassinat du préfet Claude Erignac. Les derniers rebondissements de ce procès en appel attristent. Tout concourt à semer le trouble sur une procédure, et plus si affinités.

Lundi 23 février 2009 à 13h30, le procès en appel d'Yvan Colonna reprend dans la plus grande confusion après 3 jours d'arrêt pour complément d'informations. Soupçonné d'avoir tué le préfet de Corse Claude Erignac il y a 11 ans, le berger de Cargèse clame toujours son innocence. Cette fois-ci, les a priori des enquêteurs et les témoignages bancals ciblent plus qu'un meurtrier. C'est une justice d'opérette, ou « une justice sous influence » comme le dit Colonna lui-même, qui est au coeur des débats.

Pour l'accusé, il ne fait donc aucun doute que « la raison d'Etat » a fait de lui un coupable idéal. Et de nous rappeler que le soir de son interpellation le 4 juillet 2003, Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l'Intérieur se réjouissait de l'arrestation de « l’assassin du préfet Érignac ». Le lendemain, il déclarait : « La cavale d'Yvan Colonna était une insulte à la mémoire du préfet Érignac. Elle faisait peser une lourde suspicion sur la République, incapable d'arrêter l'assassin présumé d'un préfet de la République ». Plus tard, en janvier 2007, à des journalistes qui lui demandaient s'il croyait Colonna coupable, Nicolas Sarkozy répondait : « Vous le savez, il n'y a pas que moi qui le pense, sinon je ne crois pas qu'on l'aurait gardé en prison ». Le mois suivant, les avocats d’Yvan Colonna assignaient au tribunal Nicolas Sarkozy pour « atteinte à la présomption d'innocence ». Procès perdu en référé. Bizarre.

Bien entendu, il est indéniable que cette instance a un arrière goût politique, le crime même d’un fonctionnaire de l’état l’attestant. Encore plus lorsque l’affaire se passe en Corse, où l’indépendantisme est un sujet fort. Bien entendu, l’implication personnelle de Nicolas Sarkozy et la capture providentielle du berger de Cargèse à deux jours d’un référendum corse en 2003 peuvent également gêner.

Mais ce qui gonfle un peu plus le débat d’une justice « politique », c’est ce maquis des informateurs.
Qui sont ces deux témoins clés qui pourraient avoir joué un rôle dans le meurtre d'Erignac et qui sont encore en liberté selon Didier Vignolas, secrétaire général du préfet lors de son assassinat ?
Qui est « Corte », l'informateur du successeur d'Erignac, le préfet Bonnet, qui aiguille l'enquête parallèle de ce dernier vers le frère d'Yvan, Stéphane Colonna ?
Ces sources anonymes, auxquelles les services de police et de la justice n’ont pas prêté attention en temps voulu, sont sortis des chapeaux bien à propos. Trois jours seulement pour complément d'informations après de telles annonces raisonnent comme un aveux de faiblesse de la justice. Un peu court. Surtout si ces cafouillages ne sont pas les premiers.

Une enquête tortueuse ?


Le 6 février 1998, à 21 heures, Claude Erignac est assassiné dans une rue d’Ajaccio de trois balles de 9 mm dans la nuque. L’arme du crime est retrouvée à côté du corps. Il s’agit d’un beretta, volé 5 mois plus tôt lors de la prise d’otage de deux gendarmes à la caserne Pietrosella. Erignac sur le trottoir, ce n’est autre qu’un préfet de la République que l’on vient de tuer, symbole de l’Etat français sur le territoire corse. Les indépendantistes sont rapidement montrés du doigt.
Aux deux procès d'Yvan Colonna (2007 et 2009), les errements de l’enquête sont mis à mal par la défense. A commencer par la piste « agricole » et « intellectuelle » (certains agriculteurs interpellés avaient Bac +5 !).

Après le braquage de Pietrosella, deux communiqués envoyés à Libération en octobre 1997 par le mystérieux groupe « Sampieru » (Sampieru Corsu est l’un des héros de l’histoire insulaire, ndr) sont pris au sérieux par la Division nationale anti-terroriste (DNAT). Ces textes désignent implicitement un certain Marcel Lorenzoni, ancien béret vert éleveur de porcs. Puis c’est au tour de Dominique-Matthieu Filidori, agriculteur, et Roch Simoni, ancien militant syndical d’être suspectés. Tous trois reconnaissent volontiers leurs opinions nationalistes.
Une information judiciaire est ouverte, sous la référence 13-37, appelé aussi « dossier poubelle » par les avocats d’Yvan Colonna. Le Président de la cour d’assises de Paris, Dominique Coujard, lui préfère un « dossier fourre-tout ouvert comme pour alimenter les enquêtes à venir, ce qui produit un sentiment assez désagréable ». Pour Maître Garbarini, un des avocats de l'accusé, il semble ainsi évident que ce dossier ouvert « laissait les coudées franches aux limiers de la DNAT. »

Pour Roger Marion, patron de l’époque de la DNAT, les agriculteurs de l’île auraient pu abattre le préfet devant mettre en place la politique de subvention restreinte décidée à Paris. Venu témoigné, le vieux Roch Simoni est perplexe : « Tout le monde pensait que les agriculteurs avaient assassiné le préfet pour faire monter la prime à la vache. C’est absurde ». Pourtant, entre le 6 février 1998 et mai 1999, les policiers de l’anti-terrorisme s’entêtent.
Aujourd’hui, quelques 300 arrestations et 40 mises en examen plus tard, l’enquête n’est toujours pas close. Mais personne n’a été entendu pour l’assassinat du préfet Erignac...

Changeant de cap, la DNAT arrête au mois de mai 1999, Didier Maranelli, Pierre Alessandri, Marcel Istria, et Alain Ferrandi, ainsi que cinq autres personnes. Les membres du commando sont repérés à l'aide de leurs téléphones portables. Roger Marion obtient des aveux, aidé du sulfureux commandant Georges Lebbos.
-(En effet, celui-ci détournera plus tard la procédure à des fins privées sans pour autant être sévèrement sanctionné par sa hiérarchie, malgré la découverte d'un procès-verbal antidaté du fameux soir des aveux.)-
Toujours est-il que les déclarations obtenues des membres du commando et de leurs épouses, accablent Yvan Colonna. Lequel prend la fuite quelques jours plus tard, la police ne l'ayant pas mis sous surveillance, malgré les accusations de tout le groupe.

Une procédure bâclée ?

Les avocats de la défense ont toujours évoqué la « porosité » possible des témoignages du commando dans les locaux de la DNAT, les uns ne faisant que confirmer les dires des autres. Entendu sur la façon dont il a dirigé l’enquête, Roger Marion, actuel secrétaire de l’Elysée, n’a pas su convaincre.
Ainsi, alors que dans son livre, il disait avoir lui-même recueillis les aveux, interrogé par le Président de la cour Didier Wacogne, il avoue être parti chercher un sandwich au moment fatidique, soit vers 2h30 dans la nuit (?)
Fait notable, les membres du groupe condamnés en 2003, se sont depuis rétractés. "Peur" et "pression", disent-ils...

Me Maisonneuve, Sollacaro et Garbarini, avocats d'Yvan Colonna

Parmi eux, Jeanne Ferrandi, dont la mémoire défaillante à la barre trouble. Colonna était à Ajaccio chez elle avec son mari et Alessandri le matin du 7 février. Valérie Dupuis, compagne de Maranelli, affirme quant à elle, que ce même jour à 9h, il était à Cargèse chez elle. Cette incohérence n’a été relevée que par l’accusé.

En revanche, les déclarations de Marie-Ange Contart, témoin direct du crime, n’ont jamais varié depuis mai 1999. Elle n’a pas reconnu Yvan Colonna comme étant le tueur qu’elle a vu achevant sa victime, rue Colonna-d’Ornano le 6 février 1998. Le grand blond qu’elle a toujours décrit, reste un mystère. Même si pour Me Chabert, avocat de la partie civile, l’emploi d’une perruque n’a pas été catégoriquement réfuté, il n'en reste pas moins qu'Yvan Colonna est plus petit et trapus que l'homme vu par cette femme.
A cela s’ajoute les propos du médecin légiste, Paul Marcaggi. Entre analyse balistique et étude d’angle de tir, il est formel. Le tueur devait être d’une taille au moins égale à celle du préfet, soit 1m83. Colonna mesure 1m72. « Les orifices d’entrée sont circulaires. Si les trajectoires étaient très ascendantes ou descendantes, ils seraient différents. »

Quoi qu'il en soit, ce bras de fer entre défense et accusation sur des « détails » de procédure pourrait fournir aux avocats du berger de Cargèse, en cas de condamnation, un motif de pourvoi en cassation. Prison Break du pauvre. Onze ans de procédure et un doute qui ne bénéficie vraiment à personne.
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C
Cette enquête est géniale ! Claire et bien écrite, ça m'a permis de comprendre un peu mieux l'imbroglio incroyable de cette affaire.<br /> Merci.
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