Vollmann et la question qui tue

Publié le par Pruine

Pendant que Paris Hilton claque l’équivalent du PIB belge en bijoux pour chien, des milliers de gens mangent dans les poubelles et on fait semblant de l’oublier. Vollmann nous met le nez dans la honte de notre monde. « Pourquoi êtes-vous pauvre ? », question insultante ? Non. Livre dérangeant ? Oui. Mais utile.

Face au tsunami de littérature petite bourgeoise et aux publications traitant des folies des stars, le livre de William T. Vollmann est un mal pour un bien. Du Cambodge à l’Afghanistan, de la Russie au Yémen, l’écrivain américain a longuement voyagé pour rencontrer la vraie pauvreté, celle qu’on veut planquer. Adepte des études titanesques (on lui doit entre autres « Famille royale » et « Central Europe »), il souhaitait interroger les héros du quotidien sans fausse pudeur. Provocateur humaniste, pour lui, poser cette question blessante engendrait un début de solution à la spirale de l’échec, du manque.
Dans son intro incisive sur les pays traversés et les gens croisés, un petit lexique pose les bases de l’étude et joue sur les mots que l’on croit connaître:
« PAUVRE : Qui n'a pas ou désire ce que j'ai ; malheureux dans sa propre normalité.
RICHE : Qui se satisfait de sa normalité, et raisonnablement capable de l'appréhender.
LE MARCHÉ : Ce que les marxistes désignaient autrefois par l'expression de cash nexus - l'échange économique. De façon plus générale, une idéologie de classement et d'évaluation de toute chose en fonction de sa valeur monétaire perçue.
NORMALITÉ : Les divers contextes dans lesquels on devrait étudier la pauvreté relative, le bien-être individuel et autres abstractions du même genre. Je mets souvent ce terme en italique afin de ne pas oublier son caractère arbitraire. La normalité peut tenir de l'insuffisance, du désarroi, de la surabondance ou de nombreux autres états. »
Vollmann creuse, découpe, désosse les préjugés en posant LA question. Simple, propre, chirurgical.

Héros malgré eux

Pour autant, ce livre ne manque pas de cœur. Les « héros » (comme les nomme l’écrivain) apparaissent dans toutes leur fragilité et leur complexité, mettant leur souffrance à nue. Personne ne détient la vérité sur les causes de la pauvreté, mais chacun à une explication, souvent touchante, parfois même drôle. La vie brute surgit entre les lignes coupantes de William T. Vollmann. "Si elles endossaient ma normalité, dans quelle mesure seraient-elles plus pauvres et plus riches ? Deviendrais-je aussi malheureux que je l'imagine si j'étais transformé en l'une d'elles ? En fait, la lenteur humide et lumineuse de leurs vies me laisse espérer que je pourrais 'm'adapter'. Mais quand mon imagination quitte la ville (…) leur patience à tous envers ce qui, pour moi, relèverait d'un inconfort épuisant, m'énerve."
Romancier avant tout, l’auteur est incapable d’en rester au constat froid du documentaire. De toute façon, son enquête pâtirait du fait qu’il paye ses interlocuteurs. Non, il ne s’arrête pas aux faits généraux violents et s’aide de Montaigne, Steinbeck et Dostoïevski pour trouver des réponses humaines sensibles. Chaque parole qu’il offre est une petite victoire pour son interlocuteur et pour nous qui trouvons normal que la misère explose. Fort et osé.
L’homme s’entête à survivre dans un monde où l’argent est roi. Un livre enrichissant.
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Publié dans Lis tes ratures

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